1.« Culture » :
Concernant «culture », je renonce à toute sorte de compromis en mettant en évidence
ce que, à mon sens, la culture (soulignée ainsi, au singulier, avec l'universalité liée)
ne peut pas être. Je ne suis pas sûr de savoir ce que la culture est, mais je suis convaincu qu'afin qu'elle reste ce qu'elle pourrait être… cette complexe et ambiguë «entité» nommée «culture» ne peut en aucun cas être privatisée. Et si cela peut se révéler acceptable par-delà les barrières idéologiques, alors
la culture est quelque chose qui, par essence, est et devrait rester absolument public – afin que ce statut singulier de «culture» soit préservé. Une conséquence évidente en est que tout processus financier-industriel développé dans le champ culturel (par exemple, dans les industries éditoriales du livre, du film ou de la musique) est destructeur de «culture». Ce que je vise ici est tout processus industriel guidé principalement par des objectifs financiers, et menant à la privatisation des œuvres d'art, des musique, des images, des langues, des fictions, des savoirs, des rituels, etc. En conséquence, (i) la culture ne «surgit» pas et ne peut surgir de l'industrie et/ou de la finance, et (ii) la culture ne peut être industrialisée, car industrialisation signifie toujours privatisation, et
privatisation est in adjecto opposée à culture.
Pour autant qu’il y ait des «industries culturelles», il faut comprendre que cela est valable seulement sur une base métaphorique et mercatique. Et, plus loin, il faut ajouter que «la privatisation de la culture» peut aussi être réalisée par des groupes d’intérêt particulier dont les objectifs sont autres que financiers, et, par exemple : politiques, idéologiques, ethniques, religieux…
2.Identités culturelles :
Concernant "les identités culturelles" je vais faire un point liés au précédent en suggérant que si elles sont tangibles, c'est seulement parce qu’elles sont accessibles et disponibles de manière publique, parce qu’elles appartiennent au patrimoine public et parce qu’elles sont pleinement reconnues dans leur histoire, leur spécificité et leur contribution à la culture commune. Et il est clair que de telles "identités culturelles" ne peuvent restent dans le domaine commun de la culture si elles viennent à être privatisées. Je donnerai ici un seul exemple permettant de définir où se situe la frontière : vous savez tous que le roman
Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (dont nous célébrons cette semaine le 200ème anniversaire) est resté "dans le domaine public" fort longtemps, générant d’innombrables histoires liées, des interprétations, des débats intellectuels, des œuvres d'art plastiques ou audiovisuelles – toute une riche mythologie qui correspond parfaitement au concept d’''identités culturelles", à commencer par la vision initiale de l'écrivain, et sans qu’un tel processus puisse avoir une fin prévisible. Je mentionne cet exemple emblématique parce que, lorsque le groupe Disney a pris il y a quelques années l’étrange décision et la responsabilité énorme de tout simplement effacer le nom de Victor Hugo de son "produit mondial" (à savoir : le film, la bande son originale, les jeux, les produits dérivés…), en s’efforçant de privatiser son histoire, ses personnages, etc., afin de réaliser ses projets marketing, ce groupe a non seulement laissé tomber le masque, mais aussi et surtout il a rompu toute relation avec une longue tradition porteuse d’un siècle et demi d’identités culturelles fortes élaborées sur le socle commun d'un profond respect pour et tribut à l'auteur d’origine… De fait, Hugo se décrivait lui-même comme "une chose publique", ce qui est très instructif (même en ignorant son immense orgueil)… C'est là, en effet, une autre façon de
définir la culture comme le lieu où des identités sont préservées au nom de l'intérêt général et promues par lui. A l’inverse, lorsque les intérêts privés monopolisent les identités pour la satisfaction de leurs propres objectifs, la culture perd sa substance et se désintègre d’elle-même.
3. Le "dialogue des cultures":
Ensuite, quel sens donner à "dialogue des cultures"? D'abord et en premier lieu que "culture" au singulier ne peut pas être conçu comme une entité autonome, autosuffisante – et, une fois encore : monopolistique. Pour être reconnue comme une "culture", chaque culture doit satisfaire des conditions spécifiques telles que celles qui ont été mentionnées, ce qui correspond à la "contrainte interne" des économistes. Mais pour que la culture puisse être ressentie, pensée et partagée comme telle, il y a encore au moins une autre contrainte, " externe" celle-là. C'est l'exigence que chaque culture prise individuellement reconnaisse les autres comme «égales», puis entre en dialogue – ou plutôt en «multilogue» – avec d'autres cultures sur le long terme. Le
"dialogue des cultures" ainsi défini n’apparaît alors comme rien d’autre qu'une condition de "la culture" même: quelque chose qui nourrit de l'intérieur et diffuse à l’extérieur l'idée même et la singularité de la culture.
4."Globalisation et mondialisation":
En premier lieu, il apparaît inutile de caricaturer la relation mondialisation / culture comme celle de deux ennemis: Bien et Mal, pour utiliser des catégories particulièrement en vogue… Il me semble beaucoup plus précieux de considérer que
le champ culturel est traversé par différents processus de mondialisation – "les mondialisations" – qui doivent être évaluées dans toutes leurs dimensions conflictuelles et paradoxales.
Ces différentes globalisations ne correspondent pas au même projet, elles n'utilisent pas les mêmes moyens et ne génèrent pas du tout les mêmes conséquences. D'un côté, il y a ce qui est habituellement compris comme "la globalisation", et qui n’est que la phase actuelle de globalisation industrielle, financière et informationnelle qui mobilise la scène mondiale depuis environ deux décennies. Ce processus récent, je suggère de lui réserver l’épithète de "la globalisation économique" – un arbre (énorme) qui "cache" et est d'habitude confondu avec une forêt plus intéressante et contradictoire: précisément cette forêt des mondialisations en cours dans pratiquement tous les secteurs d'activité humaine. Cette globalisation économique est conduite presque exclusivement par des objectifs financiers. La concentration industrielle est sa boîte à outils préférée, et sa conséquence principale, outre "les pertes humaines" est
le plus large processus de privatisation du monde jamais expérimenté. D'un autre côté, on observe un nombre considérable de
mondialisations, qu’il faut bien nommer ainsi parce qu’elle se produisent dans "un monde" (non pas un simple «globe» peuplé de consommateurs, mais bien un monde complexe habité par des citoyens vivant
politiquement. Une part importante de ces processus ne sont pas guidés par des obsessions financières mais par l’objectif commun à tous ceux qui y sont impliqués : mieux échanger, partager, confronter et expérimenter des idées, des langues, des technologies, des arts et des sciences. Il est donc indispensable de bien marquer la distinction entre deux types de processus dont les seules dimensions "globales" communes sont l'envergure et l’aire de leur réalisation. Et si nous souhaitons maintenant faire la jonction entre ces processus et notre problématique culturelle, il nous faut encore considérer que (i) si elle se révèle très lucrative pour "les industries culturelles", la globalisation économique est intrinsèquement destructrice de "cultures", et simultanément, (ii) qu’il est de nombreuses "mondialisations" non-industrielles, non guidées par la recherche de profit, qui, à l’opposé, évoluent en faveur d'un "dialogue des cultures" dans toutes les dimensions que ce concept peut receler, et qui sont par conséquent très positives et même "constructives" du point de vue de l'extension des cultures du monde.
5. "Diversité culturelle", "globalisation" et "mondialisations" :
"L'exception culturelle", qui eut son heure de gloire lors de la dernière décennie, est un concept d’inspiration juridique (1), récemment remplacé à la hâte par celui de "diversité culturelle", doué d’une certaine positivité alors qu’
exception culturelle résonne de manière surtout défensive. C’est pourquoi, si nous ne voulons pas que
diversité culturelle subisse le même sort qu’
exception – celui d’une idée qui paraissait bonne à l’origine, mais eut du mal à convaincre au-delà des frontières hexagonales –, il apparaît souhaitable de nourrir d’un contenu vraiment pertinent ce concept qui vise un peu trop à être "aimable" et universel, tandis qu’il aurait à gagner à sortir du chapitre des bonnes intentions. Car, s’il est clair que personne ne se déclarera "contre la diversité culturelle" et que tout le monde, au contraire, est désireux de relayer ce nouveau credo, cela ne suffit pas pour autant à garantir une fondation intellectuelle solide et une dignité politique permettant d’envisager la pérennité de ce concept. A cet égard, l'intérêt manifesté par des institutions telles que l'UNESCO et d'autres organisations internationales est le bienvenu : il peut en effet contribuer à faire évoluer le concept de diversité culturelle au-delà du simple argument moral. Mais, en bref, qu’est-ce qui est donc en jeu de si important ?
Rappelons d’abord que la globalisation, c’est avant tout la loi de l’économie qui s’impose (ou tente de s’imposer) à toutes les autres activités, sans distinction de frontières, de nature et de qualité. C’est un primat absolu, sans partage, et qui ne se conçoit, du point de vue de l’économie, que sous la forme d’une domination, que celle-ci prenne une figure «amicale» ou brutale. Il est donc inutile d’entretenir la moindre illusion sur le fait que ce processus puisse contribuer, sans contrainte extérieure, à préserver, encourager et développer la diversité – que cette diversité soit sociale, éducative ou culturelle. En fait, l’économie globalisante n’a à proposer qu’un modèle à la culture et à l’éducation: celui de leur industrialisation, dont les principes et les modes de fonctionnement sont comparables, sinon identiques, quels que soient les secteurs concernés (l’université, l’enseignement professionnel, le cinéma, les musées, le livre, les spectacles vivants, la musique, etc.). Cette économie n’a à proposer à la culture et à l’éducation que ce qu’elle nomme «bonne gestion», et qui n’est en réalité
que la bonne gestion des intérêts qu’elle défend – la gestion «optimisée» (d’un point de vue financier) des investissements dont elle assume la charge, «en bon père de famille», en chef de ce foyer (
oikos) qu’est redevenu «le globe», dont tout dépend, auquel tout doit revenir et dont la loi est
oikonomia (administration du foyer).
Ce que la globalisation a à proposer à la culture, ce n’est pas autre chose qu’
une matrice, dans les différentes acceptions de matrice. En premier lieu, au sens technique: cette matrice qui permet de mouler un million de disques, plutôt que mille – car, quelle vertu pourrait-il bien y avoir, d’un point de vue économique, à produire et diffuser mille disques à mille exemplaires chacun (le travail de fourmi des «indépendants») plutôt qu’un seul titre à un million d’exemplaires (le savoir-faire des «majors») ? Ensuite,
matrice au sens originaire qui désigne la mère et l’organe où a lieu la conception: car la globalisation ambitionne d’être la mère de tous les «bons projets» susceptibles de devenir des «produits performants» : elle veut les concevoir et les élever jusqu’à en tirer tous les fruits. Mais c’est une mère immorale : elle ne souhaite enfanter que de produits à la réussite assurée et très rentables – elle sélectionne sa progéniture... C’est une mère possessive et intéressée: elle ne partage pas et réclame que ses enfants l’entretiennent dans l’abondance.
En vérité, la globalisation ne peut apporter que de la gestion, et une gestion, comme on dit en finance privée, «pour compte de tiers» – le tiers en question n’étant ni le citoyen, ni l’Etat, ni l’intérêt général. Plus loin, on est fondé à s’interroger sur la nature même de cette contribution de la globalisation: sur le fait de savoir si un «produit» industrialisé à l’échelle planétaire (film, disque, livre…) peut, en quelque façon, être encore nommé «culturel». S’il ne faut pas aller jusqu’à déqualifier, puis requalifier ces «produits culturels» qui ont envahi notre quotidien (avec tous leurs «produits dérivés», y compris alimentaires) en quelque chose d’autre qui n’a plus de lien avec «la culture» qu’un lien incantatoire et marchand. Quelque chose qui n’est, pour jouer une énième fois avec Clausewitz, que la continuation des rapports économiques par d’autres arguments de vente et sur d’autres supports (la distribution de «contenus» cinématographiques, télévisuels ou Internet, plutôt que la distribution d’eau ou le traitement des déchets, comme l’illustre emblématiquement la transformation du groupe Générale des Eaux en Vivendi après rachat de Canal + et d’Universal).
Voilà ce que je nomme «économie de la matrice», soit une économie dont il est vain d’attendre autre chose que ce qui procure son mouvement même: «l’optimisation» financière de toute activité dont elle s’empare. Vouloir modifier cette donne-là sur son terrain, ce serait encore rêve. Imaginer que l’on pourrait changer le cours de l’économie globalisante tout en acceptant ses principes et ses règles ne serait que naïveté. C’est pourquoi j’invite à changer de perspective et à revenir sur un terrain qui n’est autre que celui du politique – à savoir, précisément, celui
des mondialisations.
Pour qu’il y ait un monde, et que ce monde soit «commun», il faut, effectivement, qu’il y ait politique – sans quoi, il n’y a que foyers, villages, cités autarciques, indifférents, et même hostiles à «l’étranger» sous toutes ses figures. Pour qu’il y ait ce qui peut être nommé «la culture», il faut d’abord qu’il y ait un monde, dans lequel viennent prendre sens un ensemble de cultures locales (d’arts, de coutumes, de traditions) que le politique révèle comme
cultures au regard du monde commun. Mais pour que cette culture d’un monde prenne elle-même son sens, pour qu’elle acquière cette dignité, il faut aussi qu’existent d’autres «mondes» auxquels elle soit en mesure de se confronter, mondes pluriels qu’il s’agit de découvrir, de connaître, et dont il faut s’enrichir sans les détruire – comme ce fut le cas, en particulier, lors de la colonisation des Amériques. Pour qu’il y ait vraiment «culture», et que cette culture soit à même de croître et de se pérenniser, il faut enfin que «la diversité culturelle» soit vécue et expérimentée sous toutes ses dimensions – historiques, géographiques, sociologiques, artistiques.
Or, parallèlement à la globalisation industrielle et financière en cours, un tel mouvement de mondialisation des cultures est également à l’œuvre, dont les caractéristiques et les résultats sont plus que différents: car ils produisent l’inverse de l’uniformisation. La mondialisation des cultures, c’est la découverte des cinémas colombien, taiwanais ou iranien par des publics européens, et leur succès d’audience. La mondialisation des cultures, c’est la possibilité de lire sur Internet le jour même de leur publication les quotidiens
Clarin, La Nación, O Estado de Sao Paulo ou
Le Devoir de Montréal, que l’on se trouve à Dakar, à Bombay ou à Helsinki. La mondialisation des cultures, c’est, malgré l’issue du procès Napster et l’offensive juridico-politique des «majors», la possibilité d’échanger gratuitement sous forme de fichiers MP3 des morceaux de musique de toutes provenances, qu’ils soient déjà édités ou non. La mondialisation des cultures, ce sont des manifestations au Parc de La Villette à Paris sur la jeune génération d’artistes chinois inconnus en Europe, la culture de l’Inde du Sud ou
Les Arts de vivre au Mali (arts de vivre qui nous parlent des nôtres – ce à quoi sert aussi «la mondialisation» : à mettre en perspective). La mondialisation des cultures, c’est une infinité d’autres processus en cours, qui ont en commun les désirs de découverte, d’échange et de partage, et qui ne se subordonnent ni à la chrématistique de la globalisation, ni à la privatisation du monde qu’elle engendre.
Le fer de lance de cette mondialisation, c’est la diversité, sans laquelle elle serait dénuée de sens, et qui seule peut la porter en avant de manière acceptable pour tous. Comme la globalisation, qui en est bien un, la diversité culturelle doit donc devenir un projet, et un projet résolument cosmopolitique.
(Sur la même problématique ou des thèmes connexes, nous recommandons l'article suivant de l'auteur dans le Dictionnaire critique :
Diversité culturelle)