Hypérion
Le monde est plein de fous, et qui n'en veut point voir doit s'enfermer tout seul et casser son miroir
Sottises de la semaine, Séguier Frères, 1790
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«Dette de la Grèce» ou dette de l’Europe ?


L’affaire grecque est la honte de l’Union européenne. Manifester de telles discordances sur un sujet de cette importance, un tel attentisme, égoïsme, une telle frilosité, c’est un crime dont ceux qui y ont apporté leur concours auront à répondre devant l’histoire. Il faut remonter à Munich, aussi différents soient le contexte et les protagonistes, pour voir pareil cocktail détonnant de cynisme et d’irresponsabilité, qui nous projette dans l’inconnu ou le trop connu. Quel que soit «le prix à payer» par l’UE sur un plan financier, ce prix est peu de chose en regard de celui qui serait à assumer à moyen et long terme si l’on ne faisait pas ce qui doit être fait ici et maintenant par tous les Européens.

Non seulement, il faut aider la Grèce comme Etat européen à surmonter sa «crise de la dette» dans un esprit coopératif qui correspond au projet européen. Mais il faut encore aider les Grecs comme peuple et nation à maîtriser un phénomène qui étouffe leur démocratie et empêche la plupart de vivre dignement (ou de manière «soutenable», selon la vulgate moderne). Enfin, il faut aider la Grèce comme horizon exceptionnel dans l’histoire, en reconnaissance de tout ce qu’elle a apporté à l’Europe et au monde depuis près de trois millénaires. Que les gouvernements précédents aient commis des erreurs ; que l’organisation économique, juridique et fiscale de l’Etat grec ait mis en évidence en temps de crise ses insuffisances ; que le peuple grec lui-même soit aussi responsable d’une partie de ses malheurs actuels : tout cela ne change rien au fond de l’affaire, et à la responsabilité propre de l’Union ! En effet, l’Europe repose depuis sa création sur un principe proche de celui qui est proposé aux candidats au mariage : tout ce qui adviendra dans un tel contrat y sera vécu «pour le meilleur et pour le pire». Et il n’est pas plus permis aux Etats «mariés» de se séparer au premier orage, parce que l’un des conjoints s’est endetté et appauvri.

Au contraire, le processus d’adhésion à l’UE, le long et difficile périple qui y mène, justifie que ce qui est accompli dans ce cadre et par ces règles ne peut pas être défait à la première turbulence affectant l’un des Etats membres. Le traité sur l’UE, les valeurs et objectifs sur lesquels elle est édifiée, son fonctionnement effectif depuis plus d’un demi-siècle, devraient suffire à contraindre à une solidarité sans faille les membres de cette communauté devenue acteur majeur des relations internationales. Mais, dans le cas de la Grèce, il est impossible d’oublier que la dette même de l’Europe à l’égard de la Grèce est d’une importance telle qu’elle ne pourra jamais être éteinte. Pour qui en douterait, qu’il lise ou relise les premières pages de ce que Hérodote nomma pour la première fois «histoire». Qu’il lise Homère, Hésiode et Héraclite. Qu’il lise la République, les Lois et le Banquet de Platon ; Politique, Ethique à Nicomaque et la Constitution d’Athènes d’Aristote. Et la trilogie de Sophocle : Œdipe roi, Antigone, Œdipe à Colone ; et l’Anabase de Xénophon ; et la Guerre du Péloponnèse de Thucydide… Peut-être alors son ire à l’égard des impécunieux Grecs de 2011 s’atténuera-t-elle ! Et, malgré les sondages accablants, l’on est en droit de rêver que son rejet méprisant du «mauvais élève grec» ne se transmute en désir de solidarité et volonté de partage.

La triste morale de cette affaire, c’est que l’inculture a pris toute la place au cœur de la Cité des années 2010, et qu’elle est même devenue le cancer du projet européen. Une inculture qui est à la fois celle de l’ignorance et de l’oubli - à commencer par l’oubli de l’histoire (longue, et pas seulement «immédiate»). On rappellera ainsi qu’il y a deux siècles, en un temps certes moins démocrate mais peut-être plus cultivé et attentif aux dettes immémoriales, les massacres de Chios (1822, ou de «Scio» pour Delacroix, dans son tableau de 1824) ont ému l’Europe. Et qu’à la clé du ressouvenir de tout ce que la Grèce avait apporté à l’Europe, la mobilisation immense des intellectuels, des artistes, de la société civile et politique a permis d’ouvrir le chemin à une nouvelle indépendance (1830). On peut aussi gager que jamais Robert Schuman, Jean Monnet, Alcide de Gasperi, Charles de Gaulle, Konrad Adenauer et autres fondateurs de leur génération n’auraient accepté que l’Europe perde son âme dans les palinodies actuelles. Avec le prétendu «sauvetage de la Grèce», ce n’est pas seulement la Grèce qu’il s’agit de sauver, mais l’Europe, les Européens, l’ensemble des Etats de l’UE existante et à venir, ainsi que les chances de faire émerger un monde plus pacifique. Il s’agit de sauver l’Europe d’elle-même et de cette nuit de l’oubli où elle semble s’enfoncer inexorablement.
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