L’émotion, aussi vive et justifiée que partagée, ne dispense pas d’une interprétation sans concession. En effet, on ne peut abandonner le monopole des «conclusions» entre les mains des responsables en dernier ressort de la tragédie présente
(1).
Qu’est-ce à dire ? Que les artisans du meurtre collectif que l’on nomme des «fous» ou des «terroristes» ont toujours des inspirateurs - et que parmi ces inspirateurs figurent à la première place des politiques en charge, au plus haut niveau des Etats concernés. Or, ces politiques, chefs d’Etat ou de gouvernement, ministres de la police ou de «l’Intérieur», selon les pays, n’ont qu’une obsession : prouver que cela «vient d’ailleurs», que cela n’est «pas de chez nous», que cela «nous est étranger».
Mais, alors que l’on attise les braises sans vergogne depuis cinq années, et avec plus d’obstination encore depuis quelques semaines - tandis que l’on attise la haine de l’autre et de l’étranger sous toutes ses figures, tandis que l’on dénonce à des fins électorales les pratiques culturelles et religieuses de ceux qui ne se conforment pas au paradigme du «français chauvin, raciste et xénophobe», comment s’étonner qu’un assassin poursuive avec ses armes au cœur de la Cité le travail de sape politique, sociale et culturelle qui a détruit la plupart des neurones républicains et humanistes du grand nombre ?
Face aux attentats de Montauban et de Toulouse, la vérité enfouie qui devrait resurgir et cingler le visage des pyromanes du sommet de l’Etat français, c’est que de tels événements ne sont qu’une «concrétisation sur le terrain» de leurs vieux et récurrents discours de stigmatisation et de discrimination dans les domaines les plus divers. De fait, la panoplie idéologique du tueur en série a été déterminée par eux et mise en place de longue date, de telle sorte que tout candidat à la célébrité par le crime n’a guère d’efforts à déployer pour s’équiper et lancer sa croisade, en faisant basculer la haine latente vers sa traduction effective.
Cette panoplie, de quoi est-elle composée et tissée ? Des discours sur l’«identité nationale» et la réduction des flux migratoires ; de la mise en cause permanente et générale des réfugiés, exilés, migrants en difficulté, Roms, chômeurs, travailleurs précaires… ; des comparaisons malignes entre catégories sociales (fonctionnaires, professions libérales, enseignants, agriculteurs, ouvriers, entrepreneurs…) opposées les unes aux autres ; du discours postcolonial arrogant tenu sans précaution dans d’anciennes colonies, des DOM, des TOM… ; du procès du multiculturalisme engagé de manière synchrone en Allemagne, au Royaume-Uni et en France ; de la justification toujours renouvelée et moins crédible de la participation à la guerre d’Afghanistan ; de la dégradation des relations Israël-Palestine et Israël-Iran, face à laquelle l’absence de mobilisation pour la paix est impressionnante ; et tutti quanti !
Or, l’ensemble de problématiques et de fausses solutions qui constituent ce corpus indigeste, c’est cela même qui devient le carburant de toutes les entreprises de haine et de destruction menées au nom de différences perçues comme intolérables. Piétinés les droits de l’homme et leur exercice réel ; piétinée la liberté de circulation de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; piétinée «la liberté de pensée, de conscience et de religion» de l’article 18 ; piétinées «la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux» de l’article 26 ; piétinés les droits culturels de l’article 27 et leur réaffirmation décisive par la Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle (2001)…
Il est donc plus que temps de stopper l’action des incendiaires ! Car, à défaut, le scénario est déjà écrit pour la suite. D’abord, un «sécuritarisme» forcené s’étendra à toute la Cité : des policiers, des militaires (et bientôt des miliciens) en tout lieu, pour faire à la fois frémir le citoyen désemparé et lui procurer l’illusion de la protection. On dressera un peu plus les unes contre les autres les «catégories» de citoyens et les communautés. On appellera à de nouvelles procédures de contrôle des identités, des parcours médicaux et scolaires, de la circulation scandaleusement libre d’une masse croissante de suspects virtuels. On fichera toujours plus tout et tout le monde, de manière électronique, transversale et internationale. Le «Patriot Act» à la française n’aura rien à envier à celui des Etats-Unis : il sera pire. Après le «choc de la nation tout entière», ce sera surenchère sur surenchère, inflation de discours sur les ennemis de l’intérieur et ceux de l’extérieur ! Et plus il y aura d’«attentats réussis» et de «complots déjoués», plus le garrot de la privation des libertés serrera le cou des citoyens, jusqu’à la suffocation.
«Pessimisme excessif !» dira-t-on. Au contraire, j’estime que la menace est plus proche et importante que jamais, et que sans une mobilisation massive au sein de cette France qui affronte une crise morale sans équivalent depuis la fin de la guerre d’Algérie, le pire serait encore à venir en matière : a) d’attentats émanant de «tueurs fous» ou de «terroristes» ; b) de discours politiques incitant au rejet de l’autre et de l’étranger, à la discrimination et au racisme ; enfin, c) de restrictions sur toutes les libertés fondamentales.