Hypérion
Le monde est plein de fous, et qui n'en veut point voir doit s'enfermer tout seul et casser son miroir
Sottises de la semaine, Séguier Frères, 1790
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Le Monde en perspective


  user   - Anti / Alter-mondialisation   - Forum Social Mondial
Davos – Porto Alegre : de cette confrontation désirée et assumée par les organisateurs du Forum Social Mondial, qui se tiendra pour la première fois pendant six jours simultanément à la 31ème édition du Forum Economique Mondial, nous allons vivre la chronique au jour le jour des faits d’armes et des bruits de couloir, des annonces médiatiques et des figurations, des dénégations et des propositions. Cette chronique fera certainement beaucoup de spectateurs désabusés ; elle en enchantera quelques uns ; d’autres, enfin, seront soucieux de discerner, au cœur de débats très codifiés et d’informations contradictoires, les percées susceptibles de modifier le cours des « affaires du monde ». Mais, au-delà de cette passion critique qui va mobiliser une partie de l’opinion publique, décideurs économiques et politiques, leaders associatifs et syndicaux, universitaires et artistes, qu’est-ce qui rend exceptionnelle et non réductible à une péripétie cette « rencontre du troisième type » ?
Je répondrai par trois mots : « mouvement », « délibération » et « perspectives ». Trois mots normalisés (voire neutralisés) dans la langue quotidienne et que je suggère d’entendre de manière spécifique dans le contexte dont il est question.
Tout d’abord, la rencontre Davos – Porto Alegre produit d’emblée du mouvement, et cela n’est pas anecdotique. Elle forge une dynamique singulière, peut-être prometteuse, et qui devrait perdurer, même si les résultats immédiats se révélaient pauvres. En effet, là où régnait la confusion des discours et des actes en un même lieu (Seattle, Prague, Nice…), là où semblait inévitable la stagnation des opinions et des positions (des maîtres officiels du monde et de leurs opposants), il est formulé une offre différente d’organisation géopolitique et intellectuelle du débat lui-même. Deux lieux plutôt qu’un seul – éloignés dans le réel, dans le symbolique et dans l’imaginaire. Deux publics dissemblables, et pourtant pas absolument étrangers. Deux programmes très différents, mais qui entretiennent une multiplicité de liens, à commencer par celui de « se répondre ». Enfin, une unité de temps qui vaut beaucoup plus qu’une astuce médiatique. Soit un ensemble de critères qui ne présage pas nécessairement d’une « bonne tragédie », mais qui assure que de l’action il y aura bien, et que cette action ne devrait pas laisser les choses dans leur statu quo ante. Car le Forum de Davos sait qu’il ne peut camper sur ses brevets d’autosatisfaction et ses prétentions affichées (d’œuvrer pour le bien-être de l’Humanité depuis trois décennies) – au risque de mourir, non de censure, mais de discrédit. Et parce que le Forum de Porto Alegre sait que c’est principalement son offre de propositions qui sera décortiquée avec intransigeance par tous (amis ou ennemis), et qu’il ne peut se contenter d'être un anti-Davos – au risque de ne pas connaître de «deuxième édition».

Bien sûr, il serait également facile de développer un argument tout à fait opposé : celui pour lequel il n’y aurait rien à attendre d’une telle joute, parce que seuls les rapports de force intéresseraient les organisateurs et les participants des deux manifestations, et que leur ambition se limiterait à compter leurs « troupes » en vue de batailles futures. Mais cette réduction assez désolante apparaît factice. Car si Davos et Porto Alegre ont bien en commun d’être des entreprises de pouvoir et de stratégie, ces entreprises ont certainement compris que leur légitimité se mesurera à la pertinence de leur réponse aux questions actuelles qui engagent le devenir collectif, et que leur pérennité se jouera, non pas sur leur capacité de convaincre un public captif et par avance séduit, mais sur celle de parler à tous les citoyens désorientés.

Ensuite, les deux Forums, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs enceintes, seront hôtes et producteurs de délibération. En effet, le changement de millénaire, avec son avalanche de mauvaises nouvelles (environnementales, démographiques, épidémiologiques, économiques, politiques…), a au moins l’avantage de dessiller les yeux et de clarifier certaines priorités mondiales. Le temps n’est plus à la "colloquite" stérile, aux séminaires policés qui industrialisent la vanité de leurs participants et aux forums dont l’objectif exclusif est de remplir les poches de leurs concepteurs. Il faut une autre matière, plus nourrissante et substantielle, pour répondre à ces fameux « défis » (du Troisième millénaire débutant) que chacun a appris à connaître, mais devant lesquels la plupart restent perplexes et mutiques. C’est pourquoi l’on peut être assuré d’une chose : que ce qui se dira sur la glaciale Montagne magique aussi bien que sur la chaude plage brésilienne sera sous la pression constante d’un grand nombre de forces extérieures, de témoins lointains et sans concession qui ne s’en laisseront compter ni par les uns ni par les autres, mais réclameront un inventaire et une forme de dialogue dont nul ne peut, en vérité, se passer. Car, qu’il s’agisse de « gouvernance mondiale » ou de « gouvernement d’entreprise », de « fracture sociale » ou de « fracture numérique », de monopoles privés ou publics, de multiplication des conflits ethniques ou de « culture de la paix », ce ne sont plus de courtois débats académiques qui peuvent en rendre compte devant la Cité : mais bien une véritable délibération qui doit s’engager sur le moyen terme, aussi bien dans des lieux institués qu’au sein de nouvelles instances, et selon des règles qui ne sont pas prédéterminées, mais qui restent à inventer.

Enfin, au processus multiforme de réflexion qui s’est engagé sur l’avenir des affaires du monde (et dont Davos et Porto Alegre ne peuvent être qu’une composante), il faut autre chose que des programmes emphatiques, des critiques brillantes et des « relevés de conclusion » technocratiques. Car il faut surtout ce qui manque le plus aux individus (particulièrement à ceux qui sont en difficulté économique et en détresse, isolés, déliés), aux salariés (inquiets du lendemain et du surlendemain), aux étudiants, aux retraités, et, d’une manière générale, à tous ceux que leur histoire et leur culture n’ont pas permis de se retrouver « mondialisés » dans un « village » confortable – à savoir : des perspectives. Car les perspectives ne peuvent plus être l’apanage, le luxe des seuls think tanks washingtoniens ou européens. Des perspectives immédiates et de long terme : voici ce que chacun s’estime aujourd’hui en droit d’exiger, là où il est et quel que soit son métier, pour lui-même comme pour sa famille, sinon pour ce qui reste encore « son pays », même lorsque cette notion tend à se dissoudre.

Définir des perspectives qui ne seraient ni apocalyptiques ni d’un optimisme béat, des perspectives qui seraient fondées sur une approche nouvelle du partage des ressources, des idées et des cultures, qui seraient le produit d’une délibération très large et démocratique, c’est la rude tâche commune qui s’impose aux participants de Davos et de Porto Alegre. C’est le mouvement qu’ils doivent à ce monde qu’ils prétendent construire meilleur – et qu’ils se doivent à eux-mêmes.

Article publié par le quotidien Les Echos dans son édition du 25 janvier 2001
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