" La mondialisation " domine la scène actuelle sous cette forme exclusive (suggérée par l'article défini) parce qu'elle est devenue l'objet d'une double privatisation. D'un côté, privatisation dans l'économie réelle par ceux qui utilisent les moyens qu'elle procure aux fins d'étendre la domination de leurs intérêts privés ; d'un autre côté, privatisation intellectuelle opérée par ceux qui entendent s'en approprier le sens pour le glorifier (ses " partisans ") ou le dénoncer (ses " adversaires "). Dans ce sillage, l'article d'Alexandre Adler paru dans Le Monde du 23 novembre 2000 sous le titre Vers la mondialisation malheureuse met en œ;uvre une nouvelle forme de privatisation historique de " la mondialisation ". Alexandre Adler s'y livre en effet à un exercice ambigu qui ne peut être ignoré, tant les enjeux qu'il recèle sont d'importance.
Que les choses soient claires : il n'est pas ici question de se prêter à une déconstruction facile d'une tribune qui, sous des atours pertinents et savants, se révèle simpliste. Il s'agit seulement de pointer : ce texte se donne les apparences de l'objectivité analytique, de l'éloignement de l'idéologie, voire d'une démarche scientifique – mais il ne satisfait à aucun de ces critères. Il s'agit ensuite de noter que si l'histoire en tant que discipline a un rôle majeur à jouer dans l'étude des mondialisations en cours et passées, aux côtés d'autres sciences humaines et sociales, elle ne saurait être un nouvel instrument de privatisation de la question, comme le fut trop longtemps l'économie. Il s'agit enfin de dire qu'aujourd'hui, après des années d'un débat qui a produit plus d'interrogations que de percées décisives, malgré son envahissement de l'espace médiatique, l'urgence est surtout de se défaire de toute réduction de l'objet mondialisation, et de promouvoir au contraire sa mise en perspective plurielle, de telle sorte qu'il redevienne ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : l'affaire de tous et non d'un petit nombre.
Mais que fait donc Alexandre Adler dans sa tribune ? Il dresse une fresque à la Malraux de ce que fut " une décennie de mondialisation plus ou moins heureuse " qui nous laisserait " incertains de son bilan réel ". Fresque au sein de laquelle il convoque nombre de figures emblématiques ou méconnues (de Eisenhower à Clinton, de Andropov à Tsiouganov, de Hosokawa à Ishihara, de Mossadegh à Khatami, d'Alexandre Kojève à Raymond Aron), et qu'il organise autour d'une analogie centrale avec le scénario de la deuxième moitié du 19ème siècle : d'abord, de 1845 à 1872, " une vague de révolution politique démocratique puis de développement industriel accéléré ", qui représente " l'apogée du libéralisme européen ", puis, de 1872 à 1896, " une période de longue dépression de l'économie mondiale ", contemporaine d'une phase de mondialisation souvent comparée à la présente, et qui va entraîner un recul des idées libérales, jugées responsables de leurs effets négatifs. C'est là une analogie familière à tous ceux qui s'intéressent de près à " la mondialisation ", et dont l'utilisation resterait acceptable si Alexandre Adler n'allait pas jusqu'à la forcer dans ce raccourci fracassant : " Ce que les violences agitatoires des illuminés communautaristes de Seattle et de Prague révèlent comme un symptôme grossissant, c'est la mise en place à l'échelle planétaire d'un front anti-mondialiste qui rappelle trait pour trait le front anti-libéral de la Révolution conservatrice née de la crise européenne des années 1872-1896. "
Je le dis avec regret à Alexandre Adler : nous n'avons pas besoin de ces catégories usées selon lesquelles le passé serait en mesure de tout expliquer du présent. Nous n'avons pas besoin d'une " histoire " de cette sorte. Une histoire de plus qui, bien que " séduisante ", nous éloigne de l'objet en question plus qu'elle ne nous en rapproche. Une histoire qui advient là, sur une scène déjà trop empreinte de confusion, pour disqualifier des adversaires supposés ignorants : ces pauvres " illuminés communautaristes " ou ce " mondialisme idéologiquement faiblard de l'ère de Clinton " (sic). Une histoire idéologiquement refabriquée dans un but qui n'est pas avoué, et selon un mode qui n'a rien à envier aux idéologies qu'elle dénonce. Une histoire qui n'est pas élaborée pour éclairer le lecteur, mais seulement pour le convaincre qu'elle est la lumière dans le crépuscule des idées.
De quoi avons-nous donc besoin, et pourquoi ? Les mondialisations sont une affaire suffisamment complexe et engageant le devenir collectif pour contraindre à renoncer à tout simplisme les concernant. Nous sommes certes confrontés à une " vague de mondialisation " qui n'est pas sans rapports avec celle qui déferla voici plus d'un siècle, mais qui n'est pas pour autant explicitée dans ses différentes dimensions et ambiguïtés par cette seule histoire antérieure, et qu'il est préférable de resituer dans une tradition beaucoup plus ancienne et riche : toutes ces mondialisations réussies ou avortées qui se sont succédées dans " l'Histoire " – mondialisations néolithique, gréco-romaine, hispano-portugaise, anglo-néerlandaise, parmi d'autres. Car ce qui importe aujourd'hui, c'est de savoir si la vague actuelle de mondialisations modifie en profondeur la donne internationale de la domination et du partage, comme ont pu le faire les mondialisations hispano-portugaise et anglo-néerlandaise, ou si elle n'est que le dernier avatar (au sens originaire) du capitalisme moderne. Sujet sur lequel nous ne pouvons être aussi péremptoires qu'Alexandre Adler dans la fresque où il fait endosser le mauvais rôle au " front anti-mondialiste ".
En vérité, le leitmotiv contemporain de " la mondialisation " est peut-être précisément une " opportunité historique " à ne pas rater de refaire de la question de la domination et du partage – que ceux-ci soient politiques, économiques, sociaux, culturels, éducatifs ou religieux –, de refaire de cette question un objet de pensée, en lieu et place d'un affrontement idéologique qui se réduit toujours à la joute de morales moralisantes. Car, " grâce à la mondialisation ", d'un certain point de vue, nous voilà forcés de constater que cette question de la domination à propos de laquelle nous pensions tout avoir élucidé, cette question qui semblait avoir épuisé ses charmes dans la double décade 1960 à 1980, apparaît dans la croix du présent éclairée d'un jour nouveau, et, à tout le moins, exige d'être réévaluée à l'aune d'une longue tradition dans ses figures actuelles.
De ce dernier point de vue, il n'est que grand temps d'accorder une dignité philosophique au concept de mondialisation, qui, s'il a été instrumentalisé par les idéologues " néo-libéraux " et leurs opposants, jusqu'au point de ne plus apparaître que comme un concept entièrement vide, sinon une simple machine de guerre, n'en a pas moins la vertu de recueillir les principales tensions à l'œ;uvre au présent sur la scène géopolitique. Car ce que dit et recèle mondialisation, ce qui explique que les questions des identités, du " repli identitaire ", de " la perte des vieilles identités " et de leurs " nouvelles formes " soient aussi brûlantes aujourd'hui, c'est que les mondialisations engendrent un bouleversement des ordres de la domination et du partage dont chacun perçoit intuitivement qu'il pourrait bien ne laisser intacte aucune figure familière de notre paysage, voire aucune des identités qui étaient nos repères amis ou ennemis, et qui jouaient un rôle essentiel dans notre structuration comme sujets. Sujets d'un destin qui paraissait encore naguère relativement maîtrisable dans un monde assez bien connu, alors que tout semble désormais nous échapper de ce monde de l'an 2000 qui s'enfonce dans l'étrangeté à la mesure de l'immédiateté devenue son mode d'être et d'agir principal.
En vérité, " la mondialisation " n'aurait pas pris en quelques années d'un débat hypertrophié cette importance exaspérante si, par-delà toutes les menaces (ou vertus, tant réelles qu'imaginaires, économiques, sociales, politiques, culturelles) qu'on veut bien lui attribuer – donc, elle n'aurait pas pris cette importance si nous n'anticipions (de manière plus ou moins rationnelle) que c'est la donne de la domination et du partage qu'elle modifie ou est susceptible de modifier (et, en effet, de manière peut-être aussi " historique " que l'avènement de l'Imprimerie ou celui de la première Révolution industrielle). Et, partant, que les problèmes auxquels nous étions initiés, et sur lesquels nous pensions avoir quelque prise, même avec difficulté (ces fameux problèmes à juste titre mobilisateurs : – la redistribution internationale des richesses ; la diffusion des pratiques démocratiques ; l'élaboration de solutions durables aux conflits nationaux, religieux, ethniques ; la progression de la culture de la paix, etc.), ces problèmes ne peuvent sans doute plus être posés dans les mêmes termes qu'il y a dix ou vingt ans. Cela, en premier lieu : parce que pareilles problématiques ont été elles-mêmes " mondialisées " auprès d'un nombre toujours plus considérable de citoyens de tous pays qui se les sont appropriées en les adaptant à leurs concepts et à leur environnement, de telle sorte qu'elles ne peuvent plus être la propriété privée d'aucune oligarchie, aussi " progressiste " soit-elle et animée des meilleures intentions !
En toute hypothèse, proclamer : " Rien de nouveau sous le soleil noir de la mondialisation ! " – cela reviendrait à prétendre que le débat présent est dénué d'intérêt et de richesse, et n'opposerait, en définitive, que des ignorants et des hypocrites. " La mondialisation " ne saurait être en soi ni " heureuse ", ni " malheureuse ", comme l'envisage Alexandre Adler – et d'abord, parce qu'elle n'est pas sujet. Car les seuls sujets, et singulièrement sujets de la domination et du partage, ce sont les hommes. Le bonheur ou le malheur dont il est question ne peuvent être que ceux des hommes. Laissons-leur donc le droit de qualifier à leur manière, là où ils vivent et comme ils l'entendent, leur expérimentation " heureuse ", " malheureuse " ou radicalement différente de ces phénomènes qu'ils subissent ou maîtrisent. Pour que " la mondialisation " cesse d'être surtout perçue comme une menace et un piège par une majorité de citoyens du monde, il faut abandonner le discours condescendant des oligarques " experts " qui savent toujours en vanter la beauté incontournable... En effet, toute forme de privatisation intellectuelle, politique, économique, historique ou autre de cette question assignée à chacun est une façon de donner raison à ceux qui voient d'abord en elle " la menace " (immédiate et palpable) plutôt que " la chance " (hypothétique et lointaine). Commençons donc par ouvrir la question des mondialisations en cours et de leur histoire (plutôt que d'en refermer la page) et écoutons tous ceux qui ont à témoigner des formes contemporaines de domination et de partage qu'ils expérimentent au quotidien dans ce " nouveau monde ".
(Article publié dans le quotidien Le Monde le 9 décembre 2000)